[…] Pardon de vous décevoir, mais nous sommes déjà de bons chienchiens à collier. L’ordiphone est déjà une monstrueuse laisse à laquelle nous sommes tous pendus. Depuis le réveil-matin jusqu’au coucher. Et pendant notre sommeil, même, puisque des applications captent nos moindres frémissements nocturnes, pour nous aider à mieux dormir, paraît-il. La machine compte les moutons pour nous, puis notre nombre de pas. Elle enregistre déjà une myriade d’informations sur la personne porteuse : pulsations, frissons, émotions, la moindre idée formulée du bout des doigts ou à mi-voix…
« Le collier dont je suis attaché / De ce que vous voyez est peut-être la cause »
Pas la peine d’attendre les implants cérébraux d’Elon Musk, l’informatique connectée fouille déjà notre vie intérieure. Les fameuses données, qui sont souvent volées, remontent toujours vers un superordinateur, programmé par d’habiles ingénieurs, dont la mission est de profiler leurs semblables. Et ce à des fins très pragmatiques : ciblage commercial, propagande politique personnalisée ou surveillance pure et simple…
On l’oublie souvent, mais le mot intelligence peut être traduit par renseignement. C’est le même dans « intelligence artificielle » et Central Intelligence Agency (CLA).
De fait, l’industrie numérique a été conçue aux États-Unis comme un instrument de contrôle. L’historien David Colon nous le rappelle : « Dès les années 1990, la CIA et la National Security Agency (NSA) ont collaboré étroitement avec la Silicon Valley afin de trouver les moyens de collecter et traiter des informations sur Internet. Plusieurs entreprises ont développé des systèmes de gestion de bases de données massives aptes à répondre aux besoins de la communauté du renseignement ».
Derrière le Big Data (et les logiciels de traitement de données massives que l’on range souvent dans la catégorie « IA »), on trouve donc Big Brother. Un système de surveillance électronique planétaire encore nourri « par la contribution indirecte des géants américains du numérique à la collecte massive d’informations ».
À mesure que ces plateformes étendent leur empire, en coulisses les espions aspirent… Symbole de ce panoptique made in USA : « En 2013, la NSA inaugure dans l’Utah le plus grand data center au monde, capable de stocker l’intégralité des télécommunications mondiales pendant des décennies. »
Tout ce que vous mettrez en ligne pourra être retenu contre vous.
Dans ces conditions, le papier s’affirme comme un nouvel allié, contre l’enregistrement à distance, le piratage ou la géolocalisation. Comme un support empêchant (un peu) le pillage par des logiciels (dé)génératifs, la tentation du résultat instantané, la manie du défilement perpétuel et de pénibles interruptions… Bref, d’une certaine manière, on peut dire que le papier est hygiénique. Qu’un bon vieux cahier active la mémoire vive quand l’Internet archive. Qu’un journal intime est plus fiable et loyal quand il fonctionne hors ligne.
Que nous sommes moins en sécurité quand la police peut se passer de nous demander nos papiers.
Que la pesanteur des armoires à classeurs empêche la délégation de service public à des acteurs lointains, rêvant d’imposer un réseau pour les gouverner tous.
D’autant que le papier offre aussi, vous le voyez, la possibilité de laisser un message sur le mur d’un « ami ».
Article du journal Le chiffon de juin 2026.