Mépris de classe et humiliation scolaire

« Faire la leçon aux électeurs RN, c’est les remettre en position d’humiliation scolaire. » Devant son café, dans un troquet où on s’était donné rendez-vous, dans Paris, Bernard Pudal soupire. Lui est professeur émérite à l’université de Nanterre, auteur de 1’ouvrage Du FN au RN : les raisons d’un succès, résultat de sept années de travail avec Patrick Lehingue. Il soupirait, puis s’énervait, sur le coup. « Je suis scandalisé par les commentaires sur les électeurs du RN : c’est un déferlement de mépris de classe, de la part de gens qui ne veulent pas chercher à comprendre les conditions dans lesquelles ils vivent, qui oublient l’Histoire sociale et l’Histoire du système scolaire de notre pays. Et cet oubli, ce mépris, fait beaucoup de préjudice à la gauche. Une grande partie des professionnels de la politique, des intellectuels, des journalistes, ont un rapport très éloigné avec les mondes populaires. Or historiquement, comment prend-on position dans le monde social ? En s’appuyant sur des gens en qui on a confiance. C’était Marcel Pagnol, c’était les instits de la IIIe République, c’étaient les syndicalistes et les communistes, c’était le maillage des intellectuels de gauche qui avaient une parole d’autorité car ils vivaient là.

C’est en partie le « racisme de l’intelligence » que dénonçait Bourdieu ?

Oui, le racisme de l’intelligence chez Bourdieu, c’est l’une des formes du mépris de classe. Et il se diffuse au fur et a mesure que l’enseignement secondaire-supérieur auparavant réservé a une élite se généralise. De plus en plus de gens passent par l’enseignement secondaire « supérieur », dans lequel se généralise ce sentiment de supériorité. « Supérieur », tout est dans le nom. Vous ne pouvez pas vous sentir supérieur sans mépriser l’autre ! Et une partie des électeurs RN ont le sentiment qu’on leur fait la leçon. C’est les remettre dans la situation scolaire où ils se sont sentis humiliés à l’école. Il y a alors un réflexe de protection : « Vous n’allez pas m’avoir, me rabaisser à nouveau. »

La déconnexion sociologique dont vous parliez, on la retrouve aussi dans le champ politique…

On fait face à une pathologie du champ politique : nombre de députés, dans tous les camps, n’ont aucune expérience personnelle du monde social. Bourdieu alertait aussi sur les affaires politiques comme accélérateur du vote FN : « Avant d’imputer à la seule xénophobie le vote en faveur du FN, il faudrait s’interroger sur quelques autres facteurs, comme les affaires politico-médiatiques.”

Vous faites une étude de cas, un électeur RN qui s’est senti humilié, rabaissé, par le système scolaire. En quoi son rapport à l’école joue dans son vote pour le RN ?

C’est le cas de Bastien Régnier [NDLR : personnage principal du documentaire « La Cravate »]. La pression familiale qu’il subit est considérable. Son frère a réussi. Il est dans un collège privé catholique élitiste, un de ces établissements d ‘exception qui éliminent tous ceux qui ne seraient pas à la hauteur de leur réputation. Et à un moment sa moyenne baisse : de 14 il passe à 12. La famille reçoit une convocation, signe annonciateur d’une réorientation vers un autre établissement. Il pète un plomb : il travaille, il travaille, mais il n’y arrive pas, il se sent humilié. Et là, il envisage un massacre scolaire. Il prend un fusil, part au collège avec une liste nominative de dix-sept professeurs. Comme nous le montrons son affaire est immédiatement « interprétée » comme le résultat d’une addiction aux jeux vidéo… Des années après, on l’a rencontré, on est revenu la-dessus avec lui, on croyait que c’était fini. Pas du tout. Dix ans après, il en veut toujours autant aux enseignants, il monte une association qu’il envisage d’appeler « La dernière écoute » et il veut aller dans les pays du Nord ou on lui a dit que les élèves sont bien traités. Il veut se venger de l’humiliation, la laver. Bastien Régnier estime qu’il n’était pas coupable. Que l’école l’a harcelé, que ce n’est pas de son fait.

Extrait d’un article dans le journal Fakir de septembre 2026.

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