L’utopie de l’électrification totale

Le climat est sorti de ses gonds et la performance de nos infrastructures électriques pourrait en souffrir ? Pas de panique, EDF « s’engage, anticipe et agit ». La hausse du niveau des mers ? De formidables digues seront construites, comme celle protégeant la centrale nucléaire d’Hinkley Point en Angleterre […].

Quant aux EPR2 à venir, ils « sont conçus pour être résilients au changement climatique sur toute leur durée de fonctionnement de 60 ans », tenant compte des scénarios du GIEC. judicieusement, deux réacteurs seront bâtis sur la mer – qui n’est pas prête d’être à sec – et un sur le Rhône, le « fleuve le plus puissant de France ». Dotés de « tours aéroréfrigérantes », leurs rejets d’eau ne réchaufferont pas les rivières.

Les « nouveaux usages » provoqués par l’électrification générale et les « nouveaux besoins » en climatisation ? Rien d’alarmant : « même avec des taux d’équipement élevés, les consommations de climatisation resteront durablement faibles ». Avec « un pilotage optimisé », la clim « pourra être idéalement couplée à la production solaire locale ou centralisée » : les canicules étant bien faites, production et consommation concordent parfaitement. Vite des « fermes solaires » pour rattraper notre retard : cet été le photovoltaïque satisfaisait 23 % de la demande. Tout va très bien Madame la marquise, et tout ira de mieux en mieux dans le monde du « pilotage optimal sous contrainte ».

Les coupures électriques de l’été nous contraignent hélas à relativiser quelque peu les choses. À la fin du mois de juin, plus de 100 000 habitants du Finistère se sont retrouvés sans électricité – certains pendant plusieurs jours -, obligeant l’hôpital de Quimper et diverses grandes entreprises à lancer leurs groupes électrogènes (bonjour l’électricité « décarbonée » !) : un poste électrique haute tension avait explosé du fait de chaleurs inconnues jusqu’alors sur la pointe bretonne. Dans tout le pays, des dizaines de milliers de foyers ont connu des coupures plus ou moins prolongées du fait des canicules successives, la faute notamment aux réseaux souterrains d’approvisionnement et à leurs vieux câbles à papier imprégné qui supportaient mal les températures extrêmes. Voilà qui obligera les gestionnaires du réseau RTE et ENEDIS (possédés par EDF) à des investissements colossaux pour renouveler près de cinquante mille kilomètres de lignes et des milliers de postes électriques. Cela prendra des dizaines d’années, ce qui est fort navrant alors que « nous vivons un des étés les plus froids du reste de notre vie » selon la déclaration devenue virale de la géographe Magali Reghezza-Zitt.

Il n’y a pas que l’approvisionne-ment qui disjoncte, côté production (atomique), ce n’est pas fameux non plus. À l`heure ou ces lignes sont écrites, selon EDF, les conditions météorologiques pourraient « entraîner une indisponibilité maximum de 8 070 MW entre le 6 août et le 1er septembre », conséquence de l’arrêt ou de la baisse de production pour cause de chaleur de nos réacteurs. Sera-t-il toujours possible de satisfaire la demande au bon moment ? Pour s’en tenir à la seule clim, passés certains seuils de température, il faut produire 0,7 a 1 GW à chaque fois que nous gagnons un degré. En juin dernier, aux heures (très) chaudes, avec « seulement » 20 % des logements équipés – nul doute que leur nombre progressera fortement -, la demande instantanée pour la clim atteignait 10 GW. Or, aux heures de pointe, nous ne disposions plus, officiellement, que d’environ 25 GW, avec une forte capacité de production « inaccessible à cause des conditions météo ». Ces pertes de production pour aléas climatiques grimpent année après année, l`année 2026 battant d`ores et déjà tous les records.

Extraits d’un article dans le journal La Décroissance de septembre 2026.

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