Limites planétaires et nucléaire

Bien que le nucléaire ait été déployé en France bien avant que les émissions de CO2 ne soient un enjeu planétaire, cela n’empêche pas l’industrie nucléaire et les autorités de profiter de l’aubaine que représente ce coup du sort. Pourtant l’industrie nucléaire n’est pas en reste pour son impact sur l’environnement. Alors qu’une des sept limites planétaires vient d’être dépassée, le nucléaire est présenté comme le sauveur climatique mais qu’en est-il de son impact sur les autres limites planétaires ?

Timothée Parrique l’explique dans son livre Ralentir ou périr, « on parle souvent d’empreinte carbone (les émissions mesurées en tonnes) et d’intensité carbone (le contenu carbone du PIB) pour le climat, mais il existe beaucoup d’autres interactions entre économie et écologie 1 empreinte/intensité matérielle, eau, sol, etc. Il existe également des phénomènes plus difficiles à quantifier comme la pollution de l’eau ou les impacts sur les espèces vivantes ». C’est pourquoi, de plus en plus, les études se concentrent sur les limites planétaires dont l’une seulement est le changement climatique.
Dans la continuité des travaux du Club de Rome (Rapport Meadows), une équipe internationale de chercheur-euses du Stockholm Resilience Centre, définit que la vie sur Terre dépend de neuf processus biologiques, physiques et chimiques tels que la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, l’acidification des océans, l’utilisation de l’eau douce et l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère. Ces chercheur-euses ont établi les seuils à ne pas dépasser pour chacun de ces processus, sous peine de provoquer des modifications brutales et irréversibles à l’équilibre de la nature. Par son utilisation d’eau douce au bord des fleuves ou dans les nappes d’eau souterraines, les rejets de composés chimiques et radioactifs dans l’atmosphère et dans les eaux ainsi que par la production de déchets radioactifs, l’industrie nucléaire contribue au dépassement des limites planétaires.

Böse et al ont relevé que les matières radioactives avaient été prises en compte dans la proposition initiale de 2009 de cadrage de la limite planétaire « Introduction d’entités nouvelles dans la biosphère » et qu’il aura fallu attendre 2023 pour que les matières et déchets nucléaires refassent leur apparition dans la définition. Les entités nouvelles sont ainsi définies :

  • tous les produits chimiques et substances synthétiques (par exemple, les microplastiques, les perturbateurs endocriniens et les polluants organiques)
  • toutes les matières radioactives mobilisées par les activités humaines, y compris les déchets et les armes nucléaires
  • ainsi que toute modification humaine de l’évolution, les organismes génétiquement modifiés et d’autres interventions humaines directes dans les processus évolutifs.

Les matières radioactives considérées dans ce cadrage sont :

  • tous les radionucléides générés par les process des installations nucléaires liées à la production d’énergie
  • toutes les matières utilisées et aussi rejetées dans le cadre de l’utilisation et le développement des armes nucléaires
  • toutes les matières utilisées par l’industrie ou la médecine
  • toutes les matières radioactives non manufacturées mais qui ont été extraites de la terre.

Le choix de cette classification présente le bénéfice de mettre en lumière les sources possibles d’émission de radioactivité.

Les entités nouvelles servent de marqueurs géologiques de l’Anthropocène. Cependant, leurs impacts sur le système terrestre dans son ensemble demeurent en grande partie peu étudiés. Les chercheur-euses considèrent que la production de ces entités nouvelles augmente si vite que la capacité d’évaluation des risques pour la santé humaine et la biosphère est dépassée. Par exemple, pour le cas des armes et des catastrophes nucléaires, la quantité émise de matière radioactive peut être importante, sur un temps très court et à une échelle mondiale. Une guerre nucléaire mettrait fin à l’Anthropocène en plaçant le système terrestre loin des limites planétaires vivables.

À ce jour, il n’existe aucun inventaire global des déchets nucléaires ni des émissions radioactives au niveau mondial. La récente reconnaissance des matières radioactives en tant qu’ « entités nouvelles » devrait faire émerger une trajectoire pour la limitation des émissions radioactives dans la biosphère. En 2024, l’ « Earth Commission 2.0 » a été lancée dans le but de définir des limites non plus seulement « sûres » pour la planète mais aussi « justes » pour l’humanité. Les futures recherches de la Commission devraient donc intégrer les aspects de justice liés aux matériaux radioactifs dans le cadre des limites planétaires. Est-il considéré comme juste de faire porter la responsabilité de la gestion des déchets radioactifs sur plusieurs générations ? Par ailleurs, les essais nucléaires et les sites de stockage de déchets affectent de manière disproportionnée les peuples victimes de la colonisation.

L’énergie nucléaire est parfois considérée comme une solution de premier plan au changement climatique. C’est le prisme du tout carbone qui a permis l’adoption de la relance du nucléaire que nous vivons aujourd’hui. L’industrie nucléaire s’octroie le permis d’extraire des ressources, de prélever de l’eau douce, d’abuser du colonialisme nucléaire et d’émettre dans la biosphère des matières radioactives tant qu’il ne s’agit pas de carbone. Le débat sur le changement climatique est incomplet si les conséquences des extractions et des rejets de matières radioactives ne sont pas prises en compte. Les récentes recherches lèvent le voile sur le retard accumulé pour évaluer les conséquences des émissions radioactives sur l’espace de développement considéré comme juste et sûr pour l’humanité et dans lequel peut prospérer une économie inclusive et durable.

Article dans la revue Sortir du nucléaire d’avril 2026.

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