Pourquoi vous devriez vous informer autrement ? La réponse dans cette vidéo.
Pour qui, la religion du progrès ?
La Décroissance : Comme d’autres auteurs, vous qualifiez le progrès de « religion ». Pourquoi ?
Jean-Claude Michéa : Croire au « Progrès », c’est d’abord croire en l’existence d’une « mystérieuse nécessité historique », selon la formule ironique d’Orwell, dont le principe ultime serait l’essor continu de l’esprit technique – essor amplifié, à partir du XVIIe siècle européen, par celui des sciences de la nature – et qui conduirait inéluctablement le genre humain (« on n’arrête pas le progrès ») de sa supposée « barbarie » initiale – qu’il s’agisse, par exemple, du mode de vie des sociétés de chasseurs-cueilleurs ou de celui de la petite paysannerie traditionnelle – à ce monde toujours plus urbanisé, artificialisé et connecté que le clergé progressiste moderne tient pour l’essence même de la civilisation. En disant cela, je n’oublie évidemment pas qu’un progrès technique, dès lors qu’il dépasse une certaine ampleur (c’était déjà vrai dans l’Antiquité) ne peut jamais être philosophiquement neutre, c’est-à-dire tel que chacun pourrait rester libre d’en faire l’usage qui lui plaît. « On croit fabriquer des automobiles », notait ainsi Bemard Charbonneau, et « on fabrique une société » (un constat, au passage, qui devrait
donc inciter chacun d’entre nous à s’interroger sur le type de société que conduisent à fabriquer de nos jours le téléphone portable, ChatGPT ou les « réseaux sociaux »). Il reste que seul un acte de foi démesuré peut permettre d’en conclure, comme le faisait Condorcet, que puisque « la nature lie par une chaîne indissoluble la vérité, le bonheur et la vertu », tout progrès scientifique et technique – de la voiture électrique à l’IA – est de facto synonyme de vie plus libre, plus civilisée et plus heureuse. De ce point de vue, c’est clairement l’un des grands mérites d’Augustin Cournot – sans doute l’un des philosophes français les plus originaux du XIXe siècle – que d’avoir su comprendre dès cette époque qu’ « aucune idée ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l’idée de progrès et n’est plus propre à devenir le principe d’une sorte de foi religieuse pour ceux qui n’en ont plus d’autres ». En sorte, ajoutait-il, qu’il ne faut pas « s’étonner que le fanatisme y trouve un aliment, et que la maxime qui tend à corrompre toutes les religions, celle que l’excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion du progrès ». Au vu de l’état présent de notre monde (qu’en penseraient d’ailleurs Adam Smith, Voltaire ou Condorcet s’ils revenaient parmi nous ?), rien ne me paraît donc plus urgent que de conduire une bonne fois pour toutes jusqu’à son terme logique, à savoir une philosophie de la décroissance, la critique radicale de cette « religion du progrès » sur laquelle repose en permanence – comme l’envahissante propagande publicitaire nous le rappelle à chaque instant – l’imaginaire du capitalisme développé. Et, dans la foulée, de déterminer à quel moment de son histoire – pour reprendre les termes du regretté David Graeber – l’humanité a donc manifestement « fait fausse route ».La Décroissance : Ces dernières décennies, la classe politique ne cesse de se désoler du « déclinisme » des Français, de leur pessimisme… La religion du progrès s’est-elle effondrée ? Ou reste-t-elle bel et bien présente, particulièrement dans les lieux communs de notre époque – quand il est interdit de penser que « c’était mieux avant de s’inquiéter par exemple de la chute du niveau scolaire ?
Jean-Claude Michéa : C’est bien sûr avant tout au sein des classes dominantes et de ce que Guy Debord appelait leur « pléthorique domesticité intellectuelle » que la religion du progrès rencontre, aujourd’hui encore, son écho le plus enthousiaste, voire le plus fanatique (songeons, entre autres, aux sermons quotidiens des économistes de cour ou aux délires mystiques d’un Elon Musk). Toutefois, le signe le plus net de l’emprise psychologique que cette religion continue d’exercer sur une partie notable de la population (de façon beaucoup plus marquée, il est vrai, sur les nouvelles classes moyennes diplômées des grandes métropoles – ce que les Américains appellent la credential class – que sur les différentes catégories populaires, généralement beaucoup plus lucides et sensées, de la France dite « périphérique »), c’est effectivement cette panique morale que déclenche encore très souvent la seule idée que, dans de nombreux domaines – à commencer, vous avez raison de le souligner, par celui de l’éducation – les choses aient pu aller « mieux avant ». […]
Extrait d’un article dans le journal La Décroissance de mai 2026.