Les ultra-riches vont sauver notre environnement

Jeff Bezos, Bill Gates, Richard Branson veulent-ils vraiment sauver la planète ou seulement leurs profits ? Dans son livre captivant Fin du monde et petits fours, Édouard Morena, chercheur en science politique, révèle l’intoxication du monde écologiste par ces grandes fortunes qui mettent tout en œuvre pour apparaître comme des héros du climat. La conclusion est limpide et radicale : « Fin du monde, fin du mois, fin des ultra-riches : même combat ! »

Depuis 2018, les mouvements climatiques ont pris une nouvelle ampleur, notamment grâce à des figures telles que Greta Thunberg et des organisations comme Extinction Rebellion ou Fridays for Future. Comment les ultra-riches ont-ils réagi face à ces offensives ?
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, plutôt que de considérer ces mouvements comme une menace, les élites climatiques que j’ai étudiées les ont vus comme une opportunité d’entretenir le sentiment d’urgence. Elles ont cherché à instrumentaliser l’urgence climatique incarnée par ces mouvements pour imposer leur vision du monde et de la transition, et ainsi écarter des projets de société alternatifs. Elles entretiennent un savant dosage entre la peur liée à l’urgence climatique et l’espoir qui viendrait d’acteurs privés, d’entreprises ou de milliardaires philanthropes. Apparaître sur une photo aux côtés de Greta Thunberg fait partie de leur stratégie d’affichage de leur engagement pour le climat. Tout comme la présence de cette dernière au Forum économique de Davos ou celle d’Aurélien Barrau à l’université d’été du Medef, qui contribuent à légitimer ces espaces et à renforcer l’idée que la solution viendra nécessairement de ces grands-messes des élites économiques et politiques mondiales. Même si ces activistes tiennent un discours offensif ils sont ovationnés. Les élites sont prêtes à encaisser les coups venant de ces personnes parce qu’in fine cela les fait passer de l’état d’horribles acteurs du monde économique à celui de sauveurs de la planète.

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Pour eux, il est primordial de donner une valeur, un prix à quelque chose pour qu’il mérite d’être sauvé. Ainsi, il faut donner une valeur au carbone stocké dans la nature. Ensuite, ils se focalisent sur l’innovation, car beaucoup sont ancrés dans le secteur des nouvelles technologies, et en particulier de la Silicon Valley. Ils s’appuient parfois sur des technologies très anciennes comme l’éolien ou le solaire, mais leur valeur ajoutée réside dans l’utilisation de l’informatique pour tisser des réseaux intelligents et ainsi gérer de manière plus efficace ces technologies. Enfin, ils ont une vision spécifique du rôle de l’État. Ils ont toujours un discours assez critique sur l’aspect trop bureaucratique et inefficient de la puissance publique afin de renforcer l’idée que les acteurs non étatiques (investisseurs et entreprises privées) sont les moteurs de la transition. Mais attention, il ne s’agit pas d’affirmer que l’État est inutile : selon eux, son rôle est de prendre en charge les risques associés à la transition bas carbone, et de tout faire pour inciter à la redistribution de la richesse publique vers des acteurs privés. Des économistes comme Maxime Combes, coauteur d’Un pognon de dingue, décryptent les décisions de cet État social d’un genre particulier qui injecte beaucoup d’argent dans l’économie en le donnant aux grandes entreprises et aux riches plutôt qu’aux plus vulnérables. Il faut souvent couper dans les budgets de la santé ou des retraites pour financer des crédits d’impôt ou des aides aux investisseurs privés. L’engagement de ces élites concerne donc pleinement certaines politiques publiques.

Extraits d’un entretien d’Édouard Morena réalisé par Vanina Delmas dans Politis du 02 mars 2023.

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