L’entraide

François Ruffin : Alors, allons-y : qu’est-ce qui, dans la nature, relève de l’entraide ?

Pablo Servigne : Tout. Presque tout. On pourrait prendre mille exemples, chez les abeilles bien sûr, les étourneaux, mais aussi le mutualisme entre les anémones de mer et des escargots, entre des récifs coralliens et les poissons-clowns, etc.
Mais à multiplier les histoires, comme ça, à peindre le tableau par petites touches, on ne saisit pas l’ampleur de la chose. On peut encore croire que c’est anecdotique.
Mais tiens, respire ! Eh bien, la respiration, elle est issue d’une fusion bactérienne ancestrale, c’est une association. Et que font nos cellules ? Elles collaborent pour former un organisme, avec une division du travail. Notre corps ne peut pas vivre sans microbiote. Pour l’air, l’eau, les nutriments, nous dépendons d’une infinité d’espèces vivantes. Et nous, êtres vivants, jamais on ne survivrait sans les autres, sans la famille, sans la société. A tous les échelons, il y a entraide, coopération.

Prends la forêt. Quel est le récit qui domine ? Qui a cours depuis des décennies ? On nous raconte que chaque arbre joue des coudes, c’est la compétition généralisée, c’est l’arène des gladiateurs feuillus, pour accéder à la lumière, aux minéraux. En fait non, il y a plein d’entraide. Les arbres, en réalité, sont connectés par des champignons, les mycorhizes. Donc, déjà, il y
a une entraide entre arbres et champignons : les champignons apportent à l’arbre de l’eau, des nutriments, et lui fournit des sucres aux champignons, de l’énergie. C’est une symbiose, une symbiose géniale, qui a permis d’interconnecter tous les arbres.

Un auteur allemand, Peter Wollheben, appelle ça le « Wood Wide Web ››. L’entraide appelle l’entraide, c’est un des grands principes. Dans un bois, tu as de vieux arbres, immenses, qui ont leur vie derrière eux, qui ont accès au soleil, et tu as les jeunes pousses qui galèrent. Eh bien, les grands arbres transmettent des sucres aux jeunes arbres. Ce sont les allocations familiales ! Ils se transfèrent des sucres, des minéraux, entre espèces, un sapin transfère des sucres à un bouleau malade, qui galère à l’ombre. C’est la Sécurité sociale, des millions d’années avant nous !

L’entraide est un facteur d’innovation dans le vivant, dans son évolution, depuis 3,8 milliards d’années : les plus coopératifs survivent. Ça n’est pas un petit fait divers, c’est le phénomène massif. L’autre loi de la jungle, la compétition, elle existe bien sûr, mais plutôt ponctuellement. Pourquoi ? Parce qu’elle est source de stress, elle est épuisante, dangereuse, elle coûte aux espèces…

[…] on est une des espèces les plus sociales du monde vivant ! On est câblés pour ça, cognitivement, avec les hormones et tout.
Et c’est logique : à la naissance, on est un petit primate imberbe, complètement handicapé, on ne peut pas courir, même pas marcher, pas bouger.
Tout seul, on est bouffé par le premier prédateur venu. Si on n’a pas maman, papa, oncle, tante, grand-père, si on n’a pas le clan, s’il n’y a pas d’empathie, une protection du petit, on crève
illico. Nous sommes faibles, dans la nature, et il a fallu des stratégies sociales, pour la chasse, pour la cueillette, pour le soin aux enfants… C’est ça qui nous sauve, notre force, c’est le groupe.

[…]

Dès qu’il y a danger, d’ailleurs, on le voit : les liens se resserrent. L’animal humain se sent nu, il Vient chercher la chaleur chez les autres Le psychologue Jacques Lecomte l’a très bien
étudié dans son ouvrage, La Bonté humaine.
Lors d’ouragans, de tsunamis, d’attaques terroristes, etc., à chaque fois, plus on va vers l’épicentre de la catastrophe, plus on observe des comportements d’altruisme, d’auto-organisation. Ça va
complètement à l’opposé de notre mythologie hollywoodienne, les films de zombies, où les autres sont des ennemis potentiels.

François Rufffin : Oui, j’ai pensé à toi, cette semaine. Mardi matin à la radio, j’entends qu’il y a des chutes de neige du côté de Saint-Etienne, que des automobilistes se retrouvent bloqués sur les routes, ont dormi dans leur voiture, d’autres dans des gymnases… Et une dame interrogée dit au micro : « Ce qu’il y a de bien, dans ces moments durs, c’est que ça fait sortir la solidarité. »

Extraits d’un entretien entre François Ruffin et Pablo Servigne dans le journal Fakir de novembre 2018.

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