Outre la maîtrise (et l’imposition) d’une ligne éditoriale, le quasi-monopole d’Arnault sur la presse économique lui permet également d’éteindre la critique contre ses marques avant même qu’elle ne naisse. Qui pourra critiquer LVMH quand toute la presse économique appartiendra à LVMH ? « On risque de devenir un outil de propagande au service des intérêts du groupe de luxe », déclare la présidente de la SDJ de Challenges, Delphine Déchaux, citée dans Reporterres.
De quoi approfondir encore les logiques repérées par le sociologue Julien Duval : financiarisée, soumise aux logiques commerciales, ne s’adressant qu’à un lectorat de « décideurs » et de « CSP+ », la presse économique ne cherche plus (sauf dans ses marges) à expliquer le monde ou les rouages de l’économie : « L’objet est moins d’informer des citoyens sur le système économique capitaliste dans lequel ils vivent que de donner à des individus les recettes pour évoluer au mieux à l’intérieur de ce système », disions-nous dans notre chronique vidéo consacrée au journalisme économique.
C’est dans ce contexte d’écrasement du pluralisme de l’information économique que l’un des économistes français les plus en vue, Philippe Aghion, a cru bon de peser de tout son poids académique pour marginaliser le seul titre de presse qui incarne une ligne non-néolibérale, Alternatives économiques. Auditionné devant le Sénat le 16 avril, le titulaire du prix de la Banque de Suède (frauduleusement présenté comme un « prix Nobel ») n’y est pas allé de main morte :
« J’ai refait complètement les programmes de SES. Avant, ils lisaient Alternatives économiques. Maintenant, on fait de l’économie sérieuse au lycée. Je suis assez content d’avoir fait ça. Maintenant on a de vrais programmes d’économie et de SES dignes de ce nom. (En économie, il y avait des gens qui voulaient que ce soit des trucs mondains, où on discutait des inégalités, ou de ci ou de ça).Que des enseignants aient jugé que les articles d’Alternatives économiques soient suffisamment intéressants « pour être le support de cours » est une chose insupportable pour M. Aghion. Dans sa réponses, la rédaction d’Alter éco écrit : À l’heure des plans sociaux massifs qui décíment les rédactions, au moment où les fake news envahissent l’espace public et où les milliardaires de droite et d’extrême droite enchaînent les rachats de médias, est-il vraiment sérieux, monsieur Aghion, de s’attaquer au dernier journal économique indépendant de France ?
Le pluralisme de l’information économique est, on le voit, combattu à tous les niveaux : de l’organisation de la production à ses effets concrets dans la diffusion, si modestes soient-ils. Si, comme le prétend le Conseil d’État, « aucun texte » n’existe pour interdire une telle concentration et démanteler un tel monopole sur l’information, alors il est urgent de les écrire. Les propositions et les exemples historiques ne manquent pas.
Extrait d’un article en juin 2026 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.