La stratégie du fait divers

Les extrêmes droites versent régulièrement dans l’instrumentalisation des faits divers pour nourrir leurs discours xénophobes […]

C’est le retour de la notion de « criminel né », créée à la fin du XIXe siècle par un psychiatre italien, Cesare Lombroso, à l’origine de l’anthropologie criminelle. Parmi ses thèses, l’une décrit les criminels comme une « race à part » portant des stigmates détectables, anatomiques et physiologiques.
Cette théorie a nourri les courants eugénistes et racistes du XXe siècle. Elle constituera la base de la notion de « dangerosité », développée par Raffaele Garofalo, disciple de Lombroso. D’après lui, il est possible d’évaluer scientifiquement le potentiel de dangerosité d’un individu en fonction de facteurs individuels et environnementaux.

« Au nom de la dangerosité, les criminologues ont préconisé la castration des mendiants, des vagabonds, des pauvres, notamment aux États-Unis, rappelle Martine Kaluszynski. ll y a l’idée de la dégénérescence qu’il faut stopper, une sorte de malfaçon des hommes.
La dangerosité est très proche des conceptions eugénistes. »
Ces théories du XIXe siècle sont réactivées par Nicolas Sarkozy au travers de la loi sur la rétention de sûreté, adoptée le 25 février 2008, qui propose « de retenir, à titre exceptionnel, dans un centre fermé », les personnes condamnées à plus de quinze ans de prison,
« et qui présentent une particulière dangerosité résultant d’un trouble grave de leur personnalité ». Régulièrement, cette thématique revient dans le discours conservateur.
[…]
Le fait divers a toujours servi les politiques sécuritaires. Le populisme pénal n’est pas nouveau. « Lors des discussions pour la loi de 1885 (relative à la relégation des récidivistes qui entraîne « l’internement perpétuel sur le territoire des colonies ou possessions françaises », NDLR), on entendait déjà dire : « le peuple nous demande. » Le populisme pénal était déjà très présent avec des arguments comme la perversité, l’aspect prétendu incorrigible de certains. Mais,jusqu’à récemment, cette politisation était surtout le fait des oppositions. « Dans les années 2010, le gouvernement s’est lui-même mis à instrumentaliser les faits divers », note Julien Fragnon. L’objectif est double : asseoir l’autorité d’un chef d’État sur « une politique de la pitié » et créer des ennemis, « membres des classes dangereuses », dont le profil évolue en fonction des époques. « Le fait divers induit une vision simple et confortable du monde, conclut Julien Fragnon. Pour lutter contre ses effets, il faut remettre de la complexité dans le débat ».

Extraits d’un article de Nadia Sweeny dans Politis du 30 novembre 2023.

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