Islamo-gauchisme

Une des choses que m’a enseignées Mme Mandouze est le double rôle du trait d’union. Parfois, il vient exclure un tiers : dans « civilisation judéo-chrétienne », le trait d’union exclut l’autre, le musulman. La deuxième fonction du trait d’union est de lier une entité qu’on veut délégitimer avec une autre, d’emblée illégitime, les deux illégitimes se renforçant mutuellement : « judéo-bolchévisme », « hitléro-trotskisme » en sont deux échantillons.

L’exemple à la mode en France, dans les médias mais aussi dans le discours officiel, vient de l’extrême droite mais s’étend à la vitesse d’une épidémie dans toute la société française : « islamo-gauchisme », un mot inventé il y a une vingtaine d’années. Il s’agirait là de deux maux qui non seulement s’assemblent mais s’unissent dans une entreprise de destruction de ladite République française. L’Islam et l’extrême gauche – et dans ce concept, on inclut aujourd’hui, en plus des militants, tous les intellectuels critiques – se sont unis pour remettre en question l’identité française, avec son béret, sa baguette et son saucisson pur porc.

En identifiant les musulmans comme la menace existentielle de cette identité, on reprend, souvent mot à mot, les attaques contre les Juifs français avant la chute du régime de Vichy. On rêve d’utiliser les méthodes d’exclusion de cette époque funeste et on espère faire oublier la complicité française massive avec ces mesures d’exclusion et de discrimination qui – ne l’oublions pas – ont mené jusqu’aux chambres à gaz d’Auschwitz. Gagner le soutien des Juifs de France à cette campagne contre le complot islamo-gauchiste est un des défis de la droite au pouvoir en France et de certains intellectuels dits de gauche.

Je vis à 3000 kilomètres de la métropole et je suis peu impliqué dans la vie politique française. Mais là, je me sens doublement concerné : d’abord comme Juif, j’ai la mémoire de l’antisémitisme français vissée dans mon être le plus profond. Et je me sens dans l’obligation de rappeler aux Juifs de France, dont la mémoire est très courte, que ce qui se dit contre les musulmans de France a été dit contre les juifs et peut facilement l’être à nouveau. Un raciste est un raciste, et ce ne sont que les victimes qui alternent.

Ensuite, comme collaborateur de Siné Mensuel et ami de sa formidable rédactrice en chef, je suis étiqueté comme gauchiste. Comme militant en Israël de la cause palestinienne, je suis, par glissement sémantique (comme le disait un certain Finkielkraut), un islamiste, donc forcément un antisémite. Alors, ministres de la République et publicistes des misérables chaînes de télé françaises d’info continue et de radios racoleuses, redonnez-moi – grand amateur de jarret de porc, qui n’est ni Casher ni halal – mon vieux titre de judéo-bolchévique. Je l’assume beaucoup mieux qu’islamo-gauchiste.

Extrait d’un article de Michel Warschawski dans Siné mensuel d’avril 2021.

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