Pourquoi vous devriez vous informer autrement ? La réponse dans cette vidéo.
Égoïsme structurel
Des livres sur l’individualisme, il en existe plein, et le regard historique des sciences sociales sur le concept n’est d’ailleurs pas que négatif. Mais aujourd’hui que les classes moyennes supérieures adhèrent à l’idéo1ogie libérale, on assiste à un mouvement dans lequel on cherche à maximiser son profit, son intérêt, tout en nuisant au sort du plus grand nombre. En dégradant les conditions de vie et le sort des autres – ce qui a des conséquences concrètes sur la société. Le plus étonnant, c’est que cela se fait sans aucun déni de la réalité des inégalités…
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Pour 70 à 80 % des cadres, il ne fait aucun doute que les inégalités augmentent. Mais quand on leur pose la question des causes de ces inégalités, le changement sur les quinze dernières années d’études est spectaculaire. Auparavant, ils évoquaient les hasards de la naissance, les circonstances… Aujourd’hui, la notion de mérite individuel revient beaucoup plus souvent : elle a gagné vingt points dans les enquêtes. 60 % des cadres estiment que la réussite est due au mérite. Et cette idée que le manque de mérite est finalement la cause des inégalités va de pair avec l’idéologie de la concurrence entre les gens.Conséquence, les études annuelles de la Drees le montrent : quand on regarde l’attitude de ces classes par rapport à la redistribution, à la solidarité, à l’attention portée aux plus démunis, on note une adhésion accrue aux logiques individualistes.
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J’ai travaillé voilà quelques années sur la situation des femmes de ménage, en particulier la fragilisation ou même la disparition de leurs collectifs de travail. Un phénomène qu’on retrouve dans beaucoup de professions : les aides à domicile, le ménage, la logistique pour les hommes en particulier… J’ai vu s’y mettre en place un individualisme que je qualifie d’individualisme contraint, ou par défaut, avec des femmes et des hommes qui doivent assurer leur existence par des stratégies individuelles, en particulier à cause du recul de l’État social.
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Il y a quarante ans, les membres des classes moyennes étaient issus, souvent, des classes populaires, ils en respectaient encore les positions politiques et les votes. Aujourd’hui les membres des classes moyennes viennent surtout… des classes moyennes. Le souvenir des valeurs du monde ouvrier, ainsi, s’est éloigné d’une ou deux générations. […] avec un changement dans la formation des étudiants de classes moyennes : les élèves se dirigent de plus en plus vers des écoles de commerce, de management… Des formations qui valorisent la réussite individuelle. Et finalement l’école devient aussi un symptôme de la société de concurrence et de l’égoïsme.[…] En fait, l’école devient même le premier lieu de compétition. D’abord parce qu’on a créé des filières, des bacs pro et techno, qui instaurent des inégalités en termes de diplômes. Ensuite parce qu’il existe des stratégies pour se regrouper, rester dans un entre soi : l’école privée, bien sûr, le fait de choisir son académie, mais aussi les sections scientifiques, les classes prépas… Il y a une homogénéisation de la formation des élites qui permet de déboucher sur les écoles les plus prestigieuses, et les postes les mieux payés.
Toutes ces stratégies renforcent l’égoïsme, et en sont la cause. Et les familles investissent beaucoup sur la réussite scolaire de leurs enfants, d’autant qu’en France, plus que partout ailleurs en Europe selon les études, le diplôme a une forte emprise sur la carrière.
On considérera ensuite qu’on donne trop à ceux qui ont moins, en occultant par exemple qu’en Seine-Saint-Denis, un élève subira un an de scolarité en moins à cause du manque de professeurs.[…]
Fakir : Pourtant il existe plein de preuves, sans doute même une aspiration dans la société – on le voit partout, dans nos reportages – à autre chose que l’égoïsme : plus de solidarité, plus de liens…
Camille Peugny : C’est vrai, et ça dénote une chose essentielle : l’individu n’est pas le problème. Je le dis dès l’introduction de mon livre : oui, il existe encore des envies de solidarité, d’engagement, de mobilisation collective, et ce dans tous les milieux sociaux. Ce que je remets en cause, c’est une dynamique structurelle. Mais toutes les classes moyennes n’ont pas basculé. Beaucoup de gens restent très attachés aux valeurs collectives, à la solidarité. D’ailleurs, malgré l’individualisation du travail, il existe partout des mouvements de luttes locales, sur le terrain. Elles passent sous les radars médiatiques, à part pour la presse régionale, mais des pans entiers de la société y croient.
Extraits d’en entretien de Camille Peugny dans le journal Fakir de décembre 2025.