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Bifurcation écologique et extractivisme
La ruée mondiale sur le lithium, appelé « l’or blanc », est devenue en quelques années l’emblème de la transition énergétique. Mais cette course soulève une question centrale : veut-on vraiment remplacer un extractivisme fossile par un extractivisme minier ?
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En 2023, la production mondiale de lithium métal a atteint environ 130 000 tonnes. Quatre pays en concentrent la quasi-totalité : l’Australie, le Chili, la Chine et l’Argentine. La France, qui n’en produit pas encore, envisage plusieurs projets sur son territoire, notamment dans l’Allier, le Massif central et l’Alsace. Ces projets sont défendus au nom de l’ « indépendance stratégique » et du « verdissement de l’économie ».
Mais cette croissance exponentielle de la demande mondiale appelle à un exercice de lucidité collective. Une batterie de 60 kWh pour une voiture familiale contient environ 8 à 10 kg de lithium métal. Électrifier les 40 millions de voitures françaises nécessiterait environ 400 000 tonnes, soit trois fois la production mondiale actuelle. La question n’est donc pas seulement géologique : elle est aussi politique, sociale, écologique. Quel volume est réellement nécessaire ?La bifurcation écologique impose de repenser en profondeur nos modes de vie, nos infrastructures, nos besoins. Il ne s’agit pas d’une simple substitution technologique – remplacer les moteurs thermiques par des batteries, par exemple -, mais bien d’un changement de logique. Trois filtres doivent guider les choix industriels : répondre à des besoins sociaux réels, respecter la contrainte climatique, préserver les ressources naturelles et les écosystèmes.
Or, continuer à produire massivement des véhicules individuels lourds, suréquipés et énergivores conduit à une impasse. Une telle trajectoire accentuerait la pression extractive, détruirait des terres agricoles, réduirait les surfaces cultivables nécessaires à la souveraineté alimentaire, et entraînerait des tensions hydriques croissantes dans de nombreuses régions déjà vulnérables. Elle aggraverait aussi les inégalités entre pays du Nord, qui accaparent les ressources, et pays du Sud, qui en subissent les impacts.
Une transition réellement soutenable repose d’abord sur une réduction de la dépendance à l’automobile. Cela implique une réorganisation du territoire, une relocalisation des services publics, un maillage fin des transports en commun, un développement massif des mobilités actives (vélo, marche), et un renforcement des infrastructures ferroviaires et fluviales. Là où la voiture reste indispensable, notamment en milieu rural, elle doit être sobre, légère, durable et partagée.
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La bifurcation écologique n’est pas une simple substitution technique de moteurs thermiques par des moteurs électriques. C’est un changement de logique politique, sociale et industrielle :
- réduction globale des flux de matière et d’énergie ;
- priorité aux besoins sociaux réels ;
- sobriété choisie et planifiée ;<:li>
- développement de filières publiques européennes pour le stockage électrique (sodium-ion, lithium raisonné, hydrogène ciblé) ;
- et sortie progressive de la logique capitaliste de croissance infinie.
Le débat autour du lithium est exemplaire de la bifurcation écologique à engager. Il illustre la nécessité de sortir d’un modèle productiviste et extractiviste pour construire une transition réellement écologique et sociale, respectueuse des ressources limitées de la planète, des écosystèmes et des besoins sociaux essentiels. C’est un débat de société central : soit l’accélération du pillage des ressources sous couvert de « verdissement » du capitalisme, soit une bifurcation écosocialiste démocratique, planifiée, fondée sur la sobriété, la réduction des flux de matière et d’énergie, la relocalisation industrielle publique et le respect des équilibres écologiques. Le lithium offre un fil concret et pédagogique pour engager cette réflexion collective, convaincre et dessiner ce que peut- et doit – être une vraie bifurcation écologique.
Extrait d’un article de Boris Chenaud dans « Démocratie et socialisme » de juillet 2025, le mensuel de L’APRES.