« Merci pour ce bel échange… » Le mail, en police Century, m’arrive au bout de quelques minutes seulement, sur la boîte que j’ai créée spécialement pour l’occasion, sous un nom d’emprunt : « J’espère sincèrement que vos clients participeront à notre voyage emblématique », au sein « de notre cercle très fermé. » C’est donc vrai, tout ça.
Ce n’était pas une blague, ni un montage humoristique sur Internet. Non : un « cercle très fermé », une clientèle (très) aisée de chefs d’entreprise, de professions libérales ou de retraités s’offre donc « une aventure émaillée de découvertes de sites et de cités mythiques, de paysages époustouflants, de nature grandiose, de rencontres enrichissantes, de soirées de gala… » Précision : ce sont des croisières aériennes de luxe, un tour du monde en quelques jours, neuf destinations, dix vols et huit hôtels cinq étoiles, le tout à partir de 97 O00 € seulement par personne.Toute cette histoire avait commencé quelques jours plus tôt, en traînant de liens en liens, sur mon ordi. Je rêvais, devant mon écran, mais pas clans le bon sens du terme.
Jules Verne, lui aussi, rêvait d’un Tour du monde en 80 jours. Deux siècles plus tard, les croisières aériennes proposent le tour du globe en 24 jours chrono ! Un matin à Rio, le lendemain au milieu des montagnes péruviennes, bientôt au Vietnam puis en Australie. Être partout quand on a des sous, kérosène illimité.
Ma conscience écologique – et le budget reportage de Fakir, ça tombe bien – ne me permettaient pas de participer à l’une des croisières aériennes… Alors, j’ai dû m’inventer une identité. Devenir concierge privée, vous savez, ces assistantes personnelles de luxe, pour faire tout ce que vos employeurs n’ont pas le temps de faire (si si, ça existe). Dans cette profession, la discrétion est une règle d’or : on ne me posera pas plus de questions. Je serai donc employée par un couple de quinquagénaires fortunés qui veut voyager.[…]
Dean MacCannell, un sociologue américain spécialisé dans l’étude des touristes (il est même l’un des fondateurs de « l’InternationaI Academy for the Study of Tourism »), a montré que le tourisme moderne repose sur une quête d’authenticité… authenticité souvent elle-même mise en scène. Dans son article « Staged Authenticity » (1973), il explique ainsi que les espaces touristiques sont organisés pour donner au visiteur l’impression d’accéder à un espace intime et vrai, alors même que tout y est entièrement scénarisé. Trois jours à Rio de Janeiro, deux jours à Iguazu, un jour à l’Île de Pâques, un jour dans la Baie d’Halong… Ces croisières aériennes prétendent s’ouvrir au monde. mais contribuent surtout à standardiser des lieux déjà saturés par le tourisme international. Ici, trois agences spécialisées dans le secteur du tourisme de luxe proposent des itinéraires presque identiques, avec les mêmes escales-éclair « dans ces hauts-lieux mondialisés, des endroits rendus les plus désirables par la communication touristique depuis plusieurs décennies », souligne Rémy Knafou.
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Derrière l’argument de la « compensation carbone », les agences vendent surtout une manière de « s’acheter une bonne conscience et de verdir l’image d’une industrie du voyage extrêmement polluante », tranche Rémy Knafou. « Les émissions de carbone liées aux vols sont immédiates et bien réelles, tandis que leur prétendue compensation repose sur des promesses incertaines, comme la plantation d’arbres censée absorber ce carbone des années plus tard… » Une croisière aérienne autour du monde représente environ 9 tonnes de CO2 émises par voyageur. On a fait le calcul : en trois semaines, chaque passager émet autant de carbone qu’un Français moyen en une année entière ! Difficile de croire qu’une poignée d’arbres puisse compenser un tour du monde en jet privé…
Extraits d’un article dans le journal Fakir de juillet 2026.