Qui propage des pensées simplistes ?

Interrogé après l’explosion survenue le mardi 17 octobre dans la deuxième voiture de la rame du RER qu’il conduisait, un cheminot qui, selon les témoins, avait mené avec un sang-froid exemplaire l’évacuation des passagers, mettait en garde contre la tentation de s’en prendre à la communauté algérienne : ce sont, disait-il simplement, « des gens comme nous ».
Cette parole extra-ordinaire, « vérité du peuple saine », comme disait Pascal, rompait soudain avec les propos de tous les démagogues ordinaires qui, par inconscience ou par calcul, s’ajustent à la xénophobie ou au racisme qu’ils prêtent au peuple, alors qu’ils contribuent à les produire, ou qui s’autorisent des attentes supposées de ceux qu’on appelle parfois les « simples » pour leur offrir, en pensant qu’ils s’en satisferont, les pensées simplistes qu’ils leur prêtent ; ou qui s’appuient sur la sanction du marché (et des annonceurs), incarnée par l’audimat ou les sondages, et cyniquement identifiée au verdict démocratique du plus grand nombre, pour imposer à tous leur vulgarité et leur bassesse.

Cette parole singulière faisait la preuve que l’on peut résister à la violence qui s’exerce quotidiennement, en toute bonne conscience, à la télévision, à la radio ou dans les journaux, au travers des automatismes verbaux, des images banalisées et des paroles convenues et à l’effet d’accoutumance qu’elle produit, élevant insensiblement, dans toute une population, le seuil de tolérance à l’insulte et au mépris racistes, abaissant les défenses critiques contre la pensée pré-logique et la confusion verbale (entre islam et islamisme, entre musulman et islamiste, ou entre islamiste et terroriste par exemple), renforçant sournoisement toutes les habitudes de pensée et de comportement héritées de plus d’un siècle de colonisation et de luttes coloniales. Il faudrait analyser ici en détail l’enregistrement cinématographique d’un seul des 1 850 000 « contrôles » qui, à la grande satisfaction de notre ministre de l’Intérieur, ont été effectués récemment par la police, pour donner une petite idée de la myriade d’humiliations infimes (tutoiement, fouille en public, etc.) ou d’injustices et de délits flagrants (brutalités, portes enfoncées, intimité violée) qu’a dû subir une fraction importante des citoyens ou des hôtes de ce pays, autrefois réputé pour son ouverture aux étrangers ; et pour donner une idée aussi de l’indignation, de la révolte ou de la fureur que peuvent entraîner ces agissements : les propos ministériels, visiblement destinés à rassurer, ou à donner satisfaction à la vindicte sécuritaire, en deviendraient aussitôt moins rassurants.

Cette parole simple enfermait une exhortation par l’exemple à combattre résolument tous ceux qui, dans leur désir d’aller toujours au plus simple, mutilent une réalité historique ambiguë, pour la réduire aux dichotomies rassurantes de la pensée manichéenne que la télévision, inclinée à confondre un dialogue rationnel avec un match de catch, a instituées en modèle. Il est infiniment plus facile de prendre position pour ou contre une idée, une valeur, une personne, une institution ou une situation, que d’analyser ce qu’elle est en vérité, dans toute sa complexité. On s’empressera d’autant plus de prendre parti sur ce que les journalistes appellent un « problème de société » – celui du « voile », par exemple – que l’on est plus incapable d’en analyser et d’en comprendre le sens, souvent totalement contraire à l’intuition ethnocentrique.

Les réalités historiques sont toujours énigmatiques et, sous leur apparente évidence, difficiles à déchiffrer ; et il n’en est sans doute aucune qui présente ces caractéristiques à un plus haut degré que la réalité algérienne. C’est pourquoi elle représente, tant pour la connaissance que pour l’action, un extraordinaire défi : épreuve de vérité pour toutes les analyses, elle est aussi et surtout une pierre de touche de tous les engagements.

En ce cas plus que jamais, l’analyse rigoureuse des situations et des institutions est sans doute le meilleur antidote contre les visions partielles et contre tous les manichéismes, – souvent associés aux complaisances pharisiennes de la pensée « communautariste » -, qui, à travers les représentations qu’ils engendrent et les mots dans lesquels ils s’expriment, sont souvent lourds de conséquences meurtrières.

Extrait du livre Contre-feux de Pierre Bourdieu (le texte a été produit en novembre 1995 !).

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