Pourquoi vous devriez vous informer autrement ? La réponse dans cette vidéo.
Le culte de l’entrepreneur
N’y a-t-il pas une forme de darwinisme social dans cette célébration de l’individu entreprenant, créatif, inventif, qui réussit par lui-même à force de travail et de volonté ? A chacun d’être conquérant, de faire fructifier son propre « capital », de vaincre la concurrence dans la lutte impitoyable sur le marché…
En effet, on incite avec ces discours à transposer dans la société humaine une logique de sélection par la compétition que l’on assimile à la « sélection naturelle » chez Darwin, oubliant que l’évolution des espèces repose tout autant sur la compétition que sur la coopération. Ce faisant, on transforme en loi universelle une organisation sociale de l’activité économique qui est pourtant historiquement très contingente ; on légitime la pleine domination des « faibles » par les « forts » et l’on disqualifie toute logique de redistribution comme constituant un non-sens et une injustice (pourquoi faudrait-il punir les meilleurs d’entre nous pour leur réussite ?). Tout cela reste cependant assez sous-entendu aujourd’hui. Il est intéressant d’aller lire les discours tenus par les grands barons de l’industrie américaine de la fin du XXe siècle comme john D. Rockefeller et Andrew Carnegie, qui avaient un style parfois plus direct, le darwinisme social (ou spencérisme) étant très à la mode à leur époque. Rockefeller écrivait notamment : « Les ratés qu’un homme commet dans sa vie sont presque toujours dus à un défaut de sa personnalité, à une faiblesse de corps, d’esprit, de caractère, de volonté ou de tempérament. » Carnegie considérait les plus grands capitalistes, dont il était, comme les gens les plus capables, les plus doués en matière de gestion et donc l’avant-garde chargée de guider l’humanité vers le progrès. S’opposer à de tels hommes comme le faisaient les anarchistes et les communistes de son temps, c’était s’opposer à la marche de l’histoire.
En se focalisant sur quelques entrepreneurs censés avoir transformé le monde par leur propre génie, à l’instar d’un Steve Jobs, nous oublions toute l’organisation du travail ayant permis la numérisation du monde – comme l’exploitation des ouvriers des usines Foxconn ou l’extraction croissante de métaux nécessaires à cette économie prétendument « dématérialisée ». En quoi l’exaltation de l’entrepreneur empêche-t-elle d’avoir une analyse conséquente du mode de production induit par la « révolution numérique » ?
La figure héroïque de l’entrepreneur sert en effet à naturaliser l’ordre capitaliste. Présenter Steve Jobs ou Elon Musk comme des individus qui auraient « changé le monde » par leur seul génie, c’est effacer le travail de milliers de travailleurs, d’ingénieurs et de chercheurs qui ont très progressivement inventé les multiples dispositifs technologiques nécessaires à leurs affaires. C’est transformer une production collective, industrielle, mondialisée, en épopée individuelle. C’est aussi occulter et invisibiliser le travail concret des ouvriers sur la matière. Si l’on veut célébrer des « créateurs » de produits, et le faire d’un point de vue matérialiste strict, bien plus compatible avec une analyse rationnelle des processus de production concrets, alors il faut nommer ceux qui, à la force de leurs mains et de leur dos, s’affairent sur les chaînes de montage à « transformer » la matière, à lui donner une forme concrète, utilisable, mobilisable et commercialisable. Rappelons également que la célébration de la « dématérialisation » numérique depuis les années 1990 (et le discours sur les « autoroutes de l’information ») est trompeuse : nos objets électroniques particulièrement énergivores fonctionnent sur des réseaux physiques, une extraction minière massive, l’exploitation d’une main-d’œuvre à bas coût et des processus industriels écologiquement lourds.
Extrait d’un entretien d’Antony Galluzzo dans le journal La Décroissance de janvier 2026.