Le ministère des contes publics

Ce spécial C dans l’air n’est donc pas un « reportage » au sens où il pense l’être. Le document, c’est lui-même – sans qu’il en sache rien. Il ne parle pas de la dette : il parle LaDette. Il ne montre pas, il est la scène discursive de la dette. Ce n’est pas une « investigation », c’est une miniature. Une collection des essences et des types : agents représentatifs et tropes élémentaires.
La scène est divisée – mais non pas conflictuelle, c”est là tout le point.
« Objectivité » journalistique oblige : d’un côté il y a les mécontents – on est bien tenu de les montrer -, ils sont pourtant moins des personnes que des désordres affectifs.
De l’autre, la raison réaliste et ses incarnations. Elles sont toutes là, sur France 5 – c’est qu’il faut justifier d’un enfant décédé. Alors on a sorti tous les porteurs de la Justification. Ils se la refilent les uns les autres, l’adhérence est totale : c’est. La Dette, non seulement c’est, mais c’est mal. Et puis c’est mal parce que. Il se trouve que cette répétition sert des intérêts – les leurs, ceux d’autres auxquels ils sont accrochés. Tout cela pourtant est recouvert par autre chose : le rengorgement de la certitude unanime.

Répéter avec autorité les énoncés sanctifiés par le ressassement collectif, ça fait se sentir plein – un contentement pareil, il faudrait s’en priver ? Dans le piège de la dette ne se refuse rien. […]

Erreur, intérêt, mélange des deux, peu importe : c’est l’efficace du discours que je veux déplier – son progrès naturel. Ne surtout pas s’imaginer des personnages cyniques ou menteurs. Tous les agents stéréophoniques croient à ce qu’ils disent – et sincèrement. Qui, vraiment, les-dépenses- publiques-il-faut-arrêter, même si tout : et le Covid, et les ponts qui s’écroulent, et les enfants qui meurent.
Pas inutile de s’y mettre à plusieurs pour garantir ce que le réel entier contredit.
Plusieurs d’un certain genre, cependant : quoique tous différents, tous identiques. Tel est le cahier des charges de la musique d’ambiance : la diversité monolithique, la pluralité des vues uniformes. Voilà le secret de l’objectivité de ce qui se dit, maintenant séparé des intérêts particuliers d’où émane ce dit. C’est par cet effet de coupure – par lui seulement – qu’ainsi va le monde. Un ne sait plus bien d’où l’on dit tombe, mais c’est forcément vrai – puisque tout ce monde est d’accord.
La Langue du Capitalisme Néolibéral – la LCN, en abrégé – requiert absolument le bariolé dans l’identique : le c’est comme ça doit s’énoncer depuis une multitude d’endroits différents, manifestement indépendants les uns des autres. Un parle, pas une machine coordonnée d’oppression discursive.
Il faut alors se figurer une galerie de parlures, de vêtures et de mines – de grimaces, dit Pascal, oui : un défilé des grimaciers. Réunis sur France 5 pour Le piège de la dette – chacun aura ici son heure ; par ordre de rang. Des ministres d’abord, des anciens, des actuels, et de tous les partis, tous les gouvernements – bariolé identique. Et puis des Sages, eux par-de là l’identique et le bariolé : ils ont atteint la sagesse, celle qu’on trouve à la BCE ou à la Cour des comptes. Enfin : des experts. Un escamotage politique par la technique, c’est leur spécialité.
Quant au média : faut-il préciser qu’ il participe lui-même de la scène ?
Caroline Roux raconte une histoire dont elle ne s’avise pas qu’elle est un personnage.

Extraits du livre Le ministère des contes publics de Sandra Lucbert.

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