Jury populaire et démocratie directe

La justice serait trop lente, trop chère, trop laxiste. Darmanin sort la tronçonneuse: sous prétexte de désengorger les cours d’assises, le garde des Sceaux ambitionne de sonner le glas du jury populaire qui permet à des citoyens tirés au sort de participer à la justice de leur pays, en déléguant les procès à des cours professionnelles. Les magistrats – qui n’ont théoriquement pas le droit de grève – sont même descendus dans la rue aux côtés des avocats pour contester la nouvelle loi, ironiquement appelée « sur le respect des victimes ». Il faut dire que les « assises », ces juridictions spécialisées pour les crimes les plus graves, où les procès durent plusieurs jours, voire des semaines, où toutes les parties ont droit à la parole, et où les prévenus sont jugés par leurs semblables, sont considérées comme celles qui s’approchent le plus de l’idéal démocratique hérité de la Révolution française. À force de réformes, cette « justice de luxe », rendue par le peuple et pas seulement au nom de celui-ci, est remplacée par une justice « lowcost »,vendue par l’État comme plus efficace. Derrière l’argument platement
gestionnaire, voire fallacieux du gain de temps et d’argent, s’acharner contre le jury populaire, c’est aussi faire disparaître la seule forme de démocratie directe en France.
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Faire partie d’un jury populaire, ce serait vivre « une conversion démocratique », via le tirage au sort, on ne peut plus égalitaire, en premier lieu. Docteure en sciences de l’information et de la communication, Célia Bosse a interrogé une cinquantaine d’anciens jurés pour sa thèse. Les témoignages, tous positifs suite à cette expérience, sont unanimes. Conclusion : « Tout le monde devrait le faire. » Les magistrats y gagneraient aussi : « Le jury pose des questions que les juges ne se posent plus, ou qui leur paraissent être des évidences. Ça permet à ceux-ci de garder une réflexivité vis-à-vis de leur métier et de rester en lien avec la société. » Malgré le fond d’air réactionnaire qui plane en France, le jury populaire s’avère plus clément que les professionnels : les assises comptent environ 6 % d’acquittements là où la correctionnelle avoisine les 3-4 %. Les témoignages recueillis par la chercheuse dérogent aux représentations dominantes qui brossent le peuple en pouvoir de juger comme une masse barbare et manipulable. « Notre société a un a priori négatif sur l’aptitude du citoyen, qui serait forcément pris par ses émotions et aurait l’esprit de vengeance. Or, dans le cadre du débat contradictoire, il va juger de manière beaucoup plus spécifique et individualisée qu’un magistrat. » Résultat : le jury populaire a des vertus formatrices mais aussi émancipatrices. La plupart des anciens jurés interrogés ne gobent plus CNews et les louvoiements des politiques en matière de justice, certains sont devenus visiteurs de prison bénévoles, d’autres confient avoir changé leur façon de voter.

Extraits d’un article dans le mensuel CQFD d’octobre 2026.

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