Finkielkraut et entre-soi médiatique

Le plateau d’Arte est loin d’être isolé : à l’occasion de la parution de ce livre-entretien conduit par le directeur délégué de la rédaction du Figaro, Vincent Trémolet de Villers, nombre de rédactions de presse écrite et audiovisuelle se sont postées au chevet de l’académicien-toutologue pour ausculter son « cœur lourd », le titre de l’essai. « Chacun de ses livres est un événement », reconnaît volontiers David Pujadas (LCI, 29 janv.), qui ne poussera pas l’audace jusqu’à caractériser la nature de « l’événement » en question, d’abord – si ce n’est exclusivement – médiatique. Depuis le 1er janvier 2026, ce sont au moins vingt recensions dans la presse, auxquelles s’ajoutent une quinzaine d’nterventions télé et radio. Produit du capital social et médiatique de Finkielkraut lui-même, cette tournée est également sponsorisée par la prestigieuse maison Gallimard, où Finkielkraut fut directeur de collection et qui accompagne depuis quarante ans son prêt-à-penser réactionnaire.

Car la marque médiatique « Finkie » aura bel et bien résisté à toutes les outrances. En 2021, ses propos sur l’affaire Olivier Duhamel lui avaient bien coûté son poste de chroniqueur sur LCI, mais de logorrhées xénophobes en éloges de Renaud Camus, il aura, contre vents et marées, conservé les grâces de France Culture. « Toujours plus sollicité, plus omniprésent, plus bavard, écrivaient Sylvie Tissot et Pierre Tevanian à propos des décennies 1990 et 2000, [Finkielkraut] n’a cessé de se caricaturer lui-même, de se droitiser, de se radicaliser en somme dans ce que Jacques Rancière a résumé sous le nom de « haine de la démocratie »: haine de la jeunesse, haine de la massification de l’enseignement, haine des cultures populaires, du féminisme, de la Gay Pride et plus généralement de tout ce qui est festif et de tout ce qui est revendicatif- et enfin, de plus en plus explicitement et obsessionnellement, haine du rap, de « l’immigration » des « banlieues » et de « l’islam ». »
Ainsi le philosophe est-il de longue date 1’une des figures médiatiques les plus en pointe dans la banalisation des obsessions de l’extrême droite et la disqualification de « toute pensée progressiste » (La position du penseur couché). Fast-thinker par excellence (Sur la télévision) ,il est indéboulonnable livre après livre, il n’en finit pas d’être promu dans et par les grands médias.

Sur France 5, Thomas Snégaroff s’émeut ainsi de « passages sur l’amour qui sont très beaux » après avoir mis cartes sur table : « C’est un livre que j’ai beaucoup aimé, confie-t-il à son auteur. D’abord parce qu’il est très bien écrit, d’abord parce qu’il est très drôle aussi. » Même tonalité sur Franceinfo, où le poulain de BHL Nathan Devers ménage son (médiocre) effet de surprise : « Il y a un paradoxe Alain Finkielkraut dans votre livre, s’amuse-t-il. Il s’appelle « Le cœur lourd » mais quand on le lit, on a une impression de légèreté ou plutôt d’élévation. » Ce sont également trois journalistes conquis qui se succèdent dans l’émmission « 24h Pujadas » sur LCI (29 janv.). « [Ce livre] est une promenade en vérité, assez délicieuse il faut bien le dire, dans votre vie, dans vos sentiments », démarre David Pujadas, talonné par Ruth Elkrief pour la question qui fâche – « Est-ce que vous espérez retrouver un cœur léger ? » – et d’Hervé Gattegno pour la contradiction : « On vous admire en vous lisant. Et on admire votre façon de jouer avec les idées, avec la langue. » De « La grande librairie » aux plateaux de CNews, la pugnacité des journalistes est à limage de l’uppercut décroché par Benjamin Duhamel dans la matinale de France Inter : « Vous êtes encore un angoissé, un éternel angoissé à 76 ans, Alain Finkielkraut ? » Un registre dans lequel excelle plus que tout autre sa prédécesseuse, Léa Salamé : « Moi, j’ai grandi avec vos livres, j ‘ai à peu près tout lu », fayote l’éditocrate dans « Quelle époque » (France 2, 24 janv.)

Extrait d’un article en juin 2026 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.

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