Combattre les arrêts maladie

Dans tous les secteurs, toutes les branches d’activités, la souffrance au travail gagne, gangrène, même, la société. C’est ce qu’avait confirmé, par des chiffres terribles, un rapport Ipsos/BVA, début juin, quelques jours plus tôt : un salarié sur deux est en « détresse psychologique au travail » dans le pays. Soit treize millions de personnes, sur 27 millions de salariés. Il était question, dans l’étude, de « stress permanent, manque de sens, pression des délais, intensification du travail, hyperconnexion »… La détresse psychologique au travail, cadrait le rapport, « c’est un état intermédiaire, entre le mal-être passager et le trouble mental constitué, caractérisé par accumulation de symptômes dépressifs, anxieux et d’épuisement dont l’origine est au moins partiellement professionnelle. »
Ça a des conséquences, concrètes, tout ça. Les gens qui tombent pour burn out, d’abord, par légions, un continent caché. – Peu ou prou, c’est quelque 100 000 licenciements pour inaptitude qui sont prononcés chaque année en France. Des gens trop brisés pour pouvoir continuer, qui disparaissent de tout, des statistiques, du travail, du chômage, poussières humaines sous le tapis.

[…] Sébastien Lecornu voulait en faire, dixit, « la mère de toutes les batailles ». […] « Le sujet majeur sera pour [le Premier ministre] l’assurance maladie, alors que le déficit de la Sécurité sociale pour 2026 s’est dégradé à 23,2 milliards d’euros. […]
La voilà donc, sa priorité. son urgence, pour le pays : « le coût des arrêts maladie ».
Il veut « challenger » les candidats à ce sujet. Des arrêts maladie que, pour le peu de temps qu’il a déjà passé aux affaires, il a réussi à plafonner, limiter, raboter – ses mesures entrent en vigueur en septembre.
Il n’est pas le seul, à trouver que ces arrêts maladie, qui ont c’est vrai explosé dans le pays – et pour cause – sont « abusifs ». L’autre jour, sur une chaîne info, je tombe par hasard sur mon médecin de famille, un super docteur, qui me suit depuis tout jeune. Il était interviewé en visio depuis son cabinet, et les éditorialistes essayaient de lui faire dire que « quand même, hein les arrêts maladie, c’est un peu abusé, non ? »
« Non », il répondait, en gros. « On voit des gens de plus en plus stresses, épuisés par leur travail… » Ce travail qu’on leur fait si mal faire. Les éditorialistes de plateau tordaient du nez, revenaient à la charge, « oui mais bon, quand même un peu non ? », eux qui ne tombent guère malades, depuis leur fauteuil.

Mais revenons-en à Lecornu et sa mère de toutes les batailles, donc. On pourrait lui objecter, face à l’épouvantail du déficit de la Sécu qu’il brandit, bien d’autres gouffres, plus profonds encore, les 4 milliards engloutis sans résultats dans l’ISF supprimé, les 110 milliards (sur 210 au total d’aide aux entreprises) offerts aux seuls grands groupes sans la moindre contre-partie, on pourrait lui objecter des arguments financiers, comptables, techniques, mais non, on n’en a même pas envie. Un aimerait juste lui rappeler que oui, les gens crèvent, brutalement (on déplore deux morts par jour au travail en France) ou plus insidieusement, à petit feu, par la manière dont on les fait bosser dans notre pays. Qu’il y a donc des arrêts maladie, oui, des incapacités, des burn out, de la détresse, et pourquoi ? Parce que Lecornu et les siens placent au-dessus de tout leur impératif de profits, de marges et dividendes exigés, parce qu’il faut faire plus vite, plus mal, moins sécurisé. […]

Extraits d’un article dans le journal Fakir de juillet 2026.

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