À écouter Léa Salamé, on voit se dessiner la figure du grand patron en une sorte d’oracle sécularisé dont les paroles occupent le sommet de la hiérarchie discursive. Ils incarnent le pouvoir, le vrai. Un pouvoir immuable et naturel. Quand elle officiait à France Inter, plusieurs pontes du CAC 40 ont ainsi défilé agréablement dans sa matinale, pour livrer parole d’évangile à la plèbe.
Rien que pour la grande distribution, Léa Salamé a ainsi pu y interroger Dominique Schelcher (Sytème U) le 12 septembre 2023, Thierry Cotillard (lnternarché, Bricorama) le 27 février 2024, Alexandre Bompard (Carrefour) le 17 octobre 2024 et Michel-Édouard Leclerc (centres E. Leclerc) le 28 avril 2025. Non pas pour les confronter aux contradictions du capitalisme (comme la crise environnementale ou la hausse de la pauvreté), mais pour solliciter leurs avis bien avisés sur la conjoncture économique – et plus largement géopolitique : inflation, déficit budgétaire, droits de douane, pouvoir d’achat, crise agricole, Trump, etc.
C’est le même Michel-Édouard Leclerc que l’on retrouvait invité dans la séquence entretien du 20 h inaugural de Léa Salamé sur France 2, le 1er septembre 2025, pour deviser sur l’humeur des Français. Ou encore mardi 14 avril 2026, pour disserter sur l’inflation du prix des carburants. Juge et partie ? Non, baromètre implacable. Lors de sa dernière interview à la radio publique, Léa Salamé poussait même celui qu’elle présente comme l’un des grands patrons « les plus emblématiques » à franchir le Rubicon de la politique : « Non mais Michel-Édouard Leclerc, vous dites que vous voulez être utile. On vous entend. Mais vous nous l’aviez dit à cette place-là il y a un an, au moment des européennes, je n’exclue pas d’y aller et finalement vous n’y allez pas, quoi »
Une obligeance qui contraste avec le ton employé pour interroger ceux dont la fonction est de défendre les salariés face au patronat. Comme ce jour où, en pleine mobilisation sociale contre la réforme des retraites, le leader de la CGT de l’époque, Philippe Martinez, se retrouve en garde à vue face à elle et Nicolas Demorand, qui lui enjoignent de participer à la table des négociations. Avec cette remarque élégante à l’adresse du syndicaliste en lutte : « On dirait un disque rayé. »
On voit bien, derrière cette pratique journalistique, les biais idéologiques implicites : une vision réactionnaire de l’ordre sociale, avec les hiérarchies symboliques qu’il convient de maintenir, au sommet desquelles trônent les rois et reines du système économique. Dans le 20 h de France 2, où officie Léa Salamé depuis la rentrée 2025, la pauvreté est d’ordinaire naturalisée. Dans son traitement de l’actualité économique, l’influence politique du grand patronat n’est jamais mise en question. Que ce soit dans le cadrage, le choix des sujets, la hiérarchie des faits ou dans l’interaction elle-même, Léa Salamé prêterait presque la neutralité axiologique du journaliste au grand patronat. Avec lequel elle a donc pris l’habitude de construire des « moments » pour l’audiovisuel public.
Fin d’un article en juin 2026 de Médiacritique(s), magazine trimestriel d’Acrimed.