L’utilisation massive des pesticides a entrainé un déclin sans précédent des insectes, et en cascade des oiseaux et de tout le fonctionnement des écosystèmes agricoles. La sortie des pesticides n’est ni un mythe ni une réalité, mais c’est un passage obligé quasi-existentiel. Certes, à la question « peut-on se passer des pesticides ? », de manière bien péremptoire, des représentants de la profession agricole, auxquels de nombreux responsables politiques, médias et professionnels ont emboîté le pas, affirment que c’est impossible.
Non seulement ils balaient ainsi d’un revers de main 75 % des agriculteurs de la planète qui cultivent en agriculture de subsistance sans pesticides, ou en France 10 % des agriculteurs en agriculture biologique. Mais même en conventionnel, il est largement possible de se passer des pesticides.Car cette agriculture sans pesticide porte déjà un nom, c’est l’agroécologie, et elle est testée en grandeur nature sur notre site d’étude, la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre (Deux-Sèvres), pilotée par des chercheurs du CNRS et de INRAE. Au cœur des grandes plaines céréalières du Centre Ouest de la France, c’est un laboratoire à ciel ouvert de 450 km2 où agriculteurs, chercheurs et habitants collaborent ensemble depuis 30 ans dans l’objectif de rendre ce territoire rural plus résilient aux enjeux environnementaux, économiques, énergétiques.
En 1994, date de la création du site et du projet, il s’agissait d’un programme de conservation des oiseaux en milieu agricole, qui s’est progressivement mué en un projet transdisciplinaire autour des enjeux de production agricole, d’alimentation, de santé et de nature. Partant des effets de l’agriculture sur la biodiversité, le projet a quantifié au contraire les effets de la biodiversité sur la production agricole dans le cadre de l’agroécologie. Puis, a émergé progressivement l’idée d’une agriculture transformée, une agriculture qui travaille avec, et non contre, la nature. Pour cela, il faut réduire les pesticides et adopter des techniques de production qui préservent la terre au lieu de l’épuiser.
Depuis 2013, nous l’expérimentons avec, et pour les agriculteurs. Nous avons ainsi testé sur plus de 500 parcelles de 130 agriculteurs, bio et conventionnels, des pratiques agroécologiques de réduction d’azote et de pesticides (réductions de 50 % en moyenne) ou de réduction du travail du sol. Le résultat est sans appel, comme en témoignent plusieurs publications scientifiques sur les céréales ou le colza : ces réductions entraînent une baisse infime de rendement (< 5%), et du fait de l'économie de charges réalisée, une augmentation de la marge ou du revenu de l'agriculteur. Dans cette collaboration scientifique inédite entre agriculteurs et chercheurs, chacun apporte son savoir et son expérience. Nous partageons notre connaissance scientifique des processus écologiques (pollinisation, recyclage de la matière organique, contrôle biologique) qui sous-tendent la production agricole, avec les agriculteurs qui proposent des pratiques agronomiques répondant à leurs injonctions économiques, et ensemble construisons des expérimentations répondants à nos enjeux croisés. Par exemple nous avons prédit que la flore adventice (coquelicots, bleuets, liserons, véroniques, etc.) présente dans les cultures pourrait dans certaines limites améliorer la qualité du sol et abriter les pollinisateurs des auxiliaires de cultures régulant les ravageurs, au bénéfice des cultures. En réduisant les herbicides ou le désherbage mécanique, les adventices n'ont pas proliféré ni affecté le rendement des cultures.
Extrait d’un article dans L’écologiste de juin 2026.