Quand le monde dort

Il y a des livres qui révèlent, d’autres qui réveillent, quand certains suscitent la révolte. Quand le monde dort, de Francesca Albanese, relève un peu des trois. À travers dix portraits, elle décrit la Palestine, du moins ce qu’il en restait avant le génocide perpétué par Israël.

La Rapporteuse spéciale pour la Palestine aux Nations Unies montre combien le génocide s’enracine bien avant le 7 octobre, dans l’indifférence et la complicité de la communauté internationale. Francesca Albanese nous livre par ailleurs une version intime de sa relation à la Palestine. Un exercice de style différent des rapports officiels qu’elle rédige pour l’ONU et qui lui ont valu les foudres d’Israël, l’interdiction de territoire aux États-Unis avec confiscation de ses biens (du jamais vu pour un membre de l’ONU), ou encore une pluie de fake news, dont certaines ont été relayées par le ministre des Affaires étrangères français.

Il n’en reste pas moins que les mots sont choisis, sans concession et lourds de conséquences : la politique d’Israël est qualifiée de « nettoyage ethnique, occupation permanente, apartheid, génocide » vis-à-vis des palestiniens. Albanese nous rappelle que « la destruction systématique humaine et politique d’un peuple commence toujours par la création d’un vide, par l’effacement de son espace, […] une fragmentation territoriale empêchant toute continuité ». À Jérusalem, elle a vu « des familles chassées en pleine nuit par la police, qui jetait dehors tables et lits ». À Gaza, ce sont « coupures progressive d’eau et d’électricité, destruction des infrastructures. pollution du sous-sol, effondrement du bassin aquifère, appauvrissement économique, affaiblissement des hôpitaux et de la recherche scientifique […] dans ce qui est en réalité un ghetto ».

Israël ne laisse rien au hasard : « Les conditions de vie à Gaza ont été calculées avec une telle minutie qu’on a même déterminé le nombre de calories » pour affamer la population. Le projet sioniste exterminateur est donc en marche depuis la Nakba en 1948 avec environ 500 villages détruits ou vidés de leurs habitants, plusieurs dizaines de massacres, viols, exécutions sommaires et autres crimes – autant d’Oradour-sur-Glane sur le territoire palestinien. Comme les mots sont importants, elle dénonce « le récit dominant qui présente la Palestine comme un conflit alors qu’il s’agit d’un système durable de domination et d’expropriation relevant du paradigme du colonialisme de peuplement ». De fait, « tout part du droit fondamental du peuple palestinien à l’autodétermination, un droit humain bafoué depuis des décennies. Il me semble évident, incontestable que tout cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme. Il s’agit simplement de l’application du droit international, ce droit que les États ont eux-mêmes élaboré, qui limite le champ du politique, qui fixe ce qui est permis et ce qui ne l’est pas ». Pas l’ombre d’un soupçon d’antisémitisme chez Francesca Albanese et son soutien Alon Cofino, historien italo-israélien, entre autres directeur de l’Institut pour les études sur l’Holocauste, les génocides et la mémoire aux États-Unis : « Parler du sionisme ou d’Israël sous un angle politique, ce n’est pas de l’antisémítisme : c’est une conversation nécessaire, un débat que nous devons avoir ».

« Ce n’est pas davantage excessif aujourd’hui de reconnaître la nécessité d’employer le mot génocide pour qualifier ce qui était déjà en préparation depuis longtemps et qui s’est déchaîné de façon manifeste depuis la fin de l’année 2023 », précise Albanese. Hôpitaux bombardés ; soignantes torturées et assassinées afin que les gens meurent encore, même de maladies parfaitement soignables ; usage du phosphore blanc, interdit par le droit international ; massacres d’enfants, dont 1 O00 de moins d’un an… N’en jetez plus ! D’après Gassan, chirurgien revenu de Gaza après l’offensive lancée par Israël : « On reconnaît un génocide quand tout est détruit : le présent l’avenir, et le passé. Tout ce que fut le peuple de Gaza est rasé, effacé ». Autrement dit, nous sommes face à « une sorte de modèle archétypal de l’extermination de l’autre ». Pour celles et ceux qui en doutaient encore, Israël est un État criminel et tortionnaire, avec la complicité des pays qui soutiennent sa politique, tels que les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Unis, la France ou encore l’Italie. Laissons à Francesca les mots de la fin : « Le génocide qui se poursuit depuis 2023 ne pourra être effacé de l’histoire de l’État d’Israël, et je soupçonne que dans le futur, le monde entier frissonnera en voyant le drapeau israélien, en pensant ce qui a été fait en son nom et sous sa bannière. »

Article dans « Démocratie et socialisme » d’avril 2026, le mensuel de L’APRES.

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