Inversion des valeurs

[…] la mort du militant néofasciste Quentin Deranque est un événement politique majeur.
Les circonstances dans lesquelles elle a eu lieu ont permis à la droite et à l’extrême droite d’avancer encore de plusieurs crans dans l’offensive menée contre la France insoumise et, plus généralement, contre les forces politiques de gauche.

C’est tout d’abord l`installation d’un récit bâti à la hâte, qui tend à présenter les militants d’extrême droite purement et simplement comme les victimes d`un « guet-apens » et de la violence débridée des « barbares antifas » de la Jeune Garde. Puis à tenter de criminaliser, comme l’a fait le mouvement MAGA après l’assassinat de Charlie Kirk, l’ensemble de la mouvance antifasciste, et, de proche en proche, la France insoumise et l’ensemble des forces de gauche qui s’opposent à la montée de l’extrême droite.

Dans une inversion des valeurs la plus totale, c’est donc la gauche qui est censée propager la violence contre ses adversaires, dans les rues et ailleurs, et qui, par ses « outrances verbales », serait responsable de la « brutalisation » de la vie politique. Sans même se référer aux études de spécialistes comme Isabelle Sommier ou Nicolas Lebourg ou aux rapports de divers services de police ou de renseignements qui prouvent de manière évidente que l’extrême droite est responsable d’au moins huit morts depuis 2022, il faut rappeler combien les groupuscules néo-fascistes sont responsables d’actes de violence physique quasi quotidiens.

On ne compte plus les agressions contre des militants ou des locaux politiques, syndicaux ou associatifs, comme l’incendie de la résidence du maire de Saint-Brevin, les brutalités envers des personnes LGBT, les tags clairement racistes sur les lieux de culte musulmans ou juifs et les profanations de cimetières. Le tableau ne serait pas complet si on oubliait les attaques contre des lieux culturels, des spectacles ou des expositions et le vol et la destruction revendiquée de livres soi-disant « wokes » comme à Lanester, par exemple.

Et si l’on parle de violences verbales et de « brutalisation de la vie politique », que dire de publications telles que Furia, dont les caricatures sont de clairs appels au meurtre, ou des délires homicides d’influenceurs fascisants tels que Papacito, qui s’exhibe s’entraînant au fusil sur des cibles représentant au choix Jean-Luc Mélenchon, des caricatures de « gauchistes » ou d’ « Arabes » ?

La pose glorieuse sur les réseaux, brandissant un fusil d’assaut, est, semble-t-il, un must auquel se complaisent des dirigeants de groupes fascistes tels que Marc Caqueray de Valmenier – recasé comme gardien d’une île privée appartenant à Vincent Bolloré, après avoir été condamné pour des violences commises par le GUD et les Zouaves Paris -, ou Alice Cordier, principale responsable de Némésis.
Ces deux derniers exemples illustrent d’ailleurs la perméabilité des frontières – on pourrait même parler d’un continuum – entre les groupes les plus extrémistes et des forces politiques parlementaires comme le RN ou Reconquête, la galaxie Bolloré. Voire jusqu’à certaines franges des Républicains. De très nombreux assistants parlementaires, pour certains toujours en fonction. ont fait leurs premières armes dans ces groupuscules ou au « syndicat » étudiant La Cocarde. Némésis est l’exemple le plus abouti de ce continuum, tant ses représentantes sont les habituées des plateaux du groupe Bolloré, tant elles ont bénéficié de la complaisance de Retailleau ou de Darmanin.

Cette inversion des valeurs qui fait de l’antifascisme « le nouveau fascisme » sur la couverture de Marianne ou du Point ne doit pas nous faire reculer dans le combat essentiel à mener contre l’extrême droite. L’antifascisme aujourd’hui ne doit pas être délégué à des organisations ou des structures « spécialisées », mais s’articuler autour de plusieurs axes. L’information et la formation sur les groupes et partis de droite extrême, sur leurs programmes, leurs campagnes et leurs exactions doivent être menées en coordination entre les structures politiques, syndicales, associatives qui y sont confrontées. Cette coordination doit également s’appliquer à la protection des locaux, militants et initiatives, menacés par la violence d’extrême droite.

Plus généralement, face à la progression de l’extrême droite en France comme au niveau international, il est indispensable de construire les outils politiques unitaires qui nous permettront de mener la bataille contre le RN et de lutter contre sa possible accession au pouvoir.

Article dans « Démocratie et socialisme » de mars 2026, le mensuel de L’APRES.

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