Pourquoi vous devriez vous informer autrement ? La réponse dans cette vidéo.
De la fin de l’histoire à la fin du rêve
En 1992, Francis Fukuyama faisait sensation en annonçant « la bonne nouvelle » à l’humanité : après la chute de l’URSS, le monde entier devait s’orienter vers le libéralisme politique et économique (La fin de l’histoire). C’était selon le professeur américain le sens même de l’histoire : les sociétés étaient vouées à suivre un seul et unique « schéma d’évolution », linéaire, menant des tribus primitives misérables, violentes, arriérées et ignorantes, « jusqu’à la démocratie libérale moderne et au capitalisme gouverné par la technologie ». Ce modèle étant plus efficace qu’aucun autre pour nous apporter « abondance matérielle » et « reconnaissance de notre liberté », il devait triompher des derniers régimes autoritaires.
Les lois de la « physique moderne » étaient implacables : industrialisation, urbanisation, essor de la puissance technologique et de la division du travail, rationalisation de l’organisation sociale, montée des classes moyennes diplômées, consommation de masse, tel était le destin universel. Se félicitant de l’ « homogénéisation toujours croissante de l’humanité, induite par l’économie et la technologie », Fukuyama annonçait « la fin de l’impérialisme » : « l’abolition des barrières nationales par la création d’un marché mondial unique et intégré » devait apporter la paix et la prospérité partout sur Terre.
Certes, il restait encore quelques contradictions à régler. Comme les menus problèmes écologiques engendrés par l’essor illimité des forces productives. Mais on les réglerait par un surcroît de technologie, promettait-il. Jamais ne serait remise en cause la religion du développement : les écolos disciples de Rousseau ne pouvaient pas rallier les masses, qui toutes communiaient dans « l’espérance créée par la croissance économique actuelle ». Une « culture capitaliste universelle » s’imposait partout, « une culture universelle de la consommation ». Les peuplades les plus reculées partageaient les mêmes « espérances économiques » que les pays les plus riches : tous aspiraient à baigner dans la profusion de marchandises, reliés « par le réseau économique de la consommation moderne ».
Trois décennies plus tard, le moins que l’on puisse dire est que ce best-seller international a mal vieilli : « on a voulu nous faire croire que c’était la fin de l’histoire, la fin du tragique, et qu’il n’y avait plus de frontières, ce n’est pas vrai », concède Emmanuel Macron lui-même.Et l’homme est bien placé pour parler du « retour du tragique », de la brutalisation d’un monde qui « bascule » et devient « incertain », comme il n’arrête pas de le dire dans ses discours lugubres : sa politique entièrement consacrée à l’impératif de « puissance » et ses menaces permanentes de guerre y contribuent pleinement. La caste gouvernante ne manque pas d’air, à déplorer le « pessimisme » qui caractériserait les Français, leur « déclinisme », leur perte de « foi dans le progrès, alors que son seul horizon est celui de la « multiplication des crises ».
« L’espérance » de Francis Fukuyama, celle d’une croissance économique perpétuelle au sein de démocraties libérales unies dans l’hyper-consommation à l’échelle planétaire, a donc conduit à la désespérance de notre temps : l’expansion butte sur les limites physiques, les tensions sur les ressources s’accroissent, l’impériralisme se déchaîne et nos prétendues démocraties- dans lesquelles le peuple « souverain » n’a pas son mot à dire quand un général lui demande de se préparer à « perdre ses enfants ». – se militarisent à vitesse grand V.
L’armée française reconnaît depuis longtemps que le développement engendrera des rivalités exacerbées : « La surexploitation des ressources naturelles est susceptible de relancer å l’échelle mondiale des tensions inconnues jusqu’à présent à ce degré pour satisfaire les besoins en énergie, en eau, en nourriture et en matières premières », disait le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008.
« Plusieurs décennies de croissance soutenue à l’échelle mondiale ont pour contrepartie une pression de plus en plus forte sur les ressources et un impact de moins en moins maîtrisé sur l’environnement », répétait l’édition de 2013. Depuis, « les atteintes à l’environnement se sont multipliées, l’effondrement de la biodiversité s’est poursuivi et l’accès à l’eau potable raréfié, entraînant des conséquences sur la souveraineté et la sécurité alimentaire, la santé des populations, voire des tensions régionales, indique la dernière Revue nationale stratégique. La protection des espaces naturels, du milieu ambiant et du vivant ainsi que la préservation du cadre de vie constituent des enjeux de préoccupation majeurs pour les générations futures. »Merci pour votre sollicitude, mais nous ne voulons pas d’une écologie vert kaki. Celle d’une gestion militarisée du désastre auquel nous a conduit l’expansion sans fin. Nous vivons un moment de vérité : ou bien la poursuite acharnée d’une politique de puissance nous conduisant tout à fait officiellement au chaos. Ou bien la décroissance. L’histoire n’est pas finie.
Article de Pierre Thiesset dans le journal La Décroissance de mars 2026.