Salaires, capital et inégalités

Le salariat est aujourd’hui, de loin, la classe majoritaire avec 90 % de la population active. Les 10 % restants sont constitués d’indépendants, dont 20 % sont en réalité dépendants économiquement d’un donneur d’ordre. Ils constituent un salariat déguisé. Sans compter les professions libérales conventionnées qui bénéficient des subsides de l’État ou de la Sécurité sociale. La condition salariale, en expansion dans le monde entier, s’est désormais imposée comme le modèle d’organisation du travail de nos sociétés.
Ce diagnostic est essentiel pour la construction d’un débouché politique majoritaire, surtout si nous le croisons avec celui de Marx : seul le travail crée la valeur. En produisant l’immense majorité de la richesse du pays, le salariat pose nécessairement la question de sa répartition. Augmenter la part revenant au travail, c’est mécaniquement réduire celle captée par le capital. Dans la lutte de classes qui oppose capital et travail, défendre l’augmentation des salaires, c’est être de gauche ; s’y opposer, c’est être de droite.

Environ dix points de valeur ajoutée ont basculé de la part du travail vers celle du capital depuis 1983. Si cette part était restée stable, le Smic atteindrait aujourd’hui 2 O00 euros brut- une revendication portée par la CGT qui ne constitue, en réalité, qu’un simple rattrapage. En 1968, le rapport de force avait permis une revalorisation de 33 % du Smic ; il est tout autre aujourd’hui avec une déformation du partage des revenus au détriment des salariés et de l’investissement productif. Selon l’Insee, de 2022 à 2024, le niveau réel du salaire moyen réel par tête a chuté de 2,3 %. Fin 2025, la perte de pouvoir d’achat des salaires est proche de 4 %. Depuis quarante ans, la relative stabilité apparente de la part des salaires masque donc en réalité un creusement massif des inégalités. D’un côté, la concentration des richesses dans les revenus du capital atteint des niveaux historiques, avec 100 milliards d’euros distribués en dividendes et rachats d’actions en 2024, la France devenant par là même l’un des leaders mondiaux du versement de dividendes. De l’autre, les inégalités au sein même des salaires se sont fortement accrues : en dix ans, la rémunération moyenne des PDG des cent plus grandes entreprises françaises a bondi de 66 %, contre seulement 21 % pour leurs salariées.

L’éventail des salaires, qui va en moyenne de 1 à 97, illustre cette captation au sommet. Il était de 1 à 20-25 dans les années 1970, 1 à 60 dans les années 2000. La CFDT est favorable à une limitation de l à 20 (le banquier étasunien J.P. Morgan [1837-1913] prônait en son temps un ratio similaire). La CGT défend un éventail de 1 à 5.
Dans ce contexte, Finstauration d’un salaire maximum apparaît comme un marqueur clair et assumé d’un programme de gauche. Traditionnellement, la gauche mobilise l’outil fiscal pour corriger les inégalités : ISF, taxe Zucman, taxe Tobin, etc. Taxer les plus riches permet de récupérer une partie du « trop-perçu » pour financer les services publics et les transferts sociaux. Cette logique redistributive que l’on appelle répartition secondaire a pour limite qu’elle intervient après coup : elle entérine le fait que les richesses soient d’abord accaparées. Or, le « trop-perçu » n’est pas une fatalité si la justice sociale s’exerce dès la répartition primaire, au niveau des salaires.

Début d’un article dans « Démocratie et socialisme » de janvier 2026, le mensuel de L’APRES.

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