Pourquoi vous devriez vous informer autrement ? La réponse dans cette vidéo.
Quel avenir pour les terres et le vivant ?
Nous sommes au seuil d’une catastrophe foncière. Dans les dix prochaines années, la moitié des agriculteur-rices français-es vont partir à la retraite, et c’est près d’un quart des terres agricoles qui vont changer de mains. Un chambardement démographique qui aiguise déjà toutes les convoitises : celles de l`agro-industrie et ses pesticides, des bétonneurs et leurs entrepôts, des aménageurs de territoire et leurs autoroutes. Si rien n’est fait, leur monde se fera sans les vivants et contre eux.
La «modernisation agricole» est passée par là. Entre 1950 et 2019, les agriculteur-rices sont passé-es du tiers de la population active à seulement 1,5 %… Ces dix dernières années, environ 80 000 équivalents temps plein de travail agricole ont encore disparu. Pas moins de 209 fermes disparaissent également chaque semaine, et la taille moyenne de celles-ci a augmenté de plus de 25 % en dix ans. À cela, il faut ajouter que, désormais, plus de 50 millions de personnes, sur les 67 que compte la France, vivent en ville – ce sont autant de « consommateur-rices » coupé-es des moyens de leur subsistance alimentaire, phénomène qui n’épargne pas les campagnes. Les grandes agglomérations ne pourvoient plus aux besoins de leurs habitant-es, et le lien métabolique avec les terres agricoles environnantes a été rompu, comme le soulignait déjà Marx au XIXe siècle.
Poursuite du productivisme agricole ou bien émergence massive de nouvelles pratiques paysannes et écologiques : les usages que nous ferons de ces terres façonneront profondément le paysage des décennies à venir. Ils détermineront la capacité à nous nourrir respectueusement et à pérenniser le tissu de la vie. Car si seulement il n’était question que d’agriculture ! À l’échelle du globe, un million d’espèces (sur environ dix millions) sont menacées d’extinction dans les prochaines décennies. La grande faucheuse industrielle est elle aussi passée par là. En Europe, 30 % des oiseaux communs et 75 % des insectes, dont les oiseaux dépendent, ont été rayés des territoires ces trente dernières années. Pourtant, rien n’y fait : moins de 1 % de la surface française est protégée de manière forte, c’est-à-dire sans exploitation, sans produits chimiques, sans chasse… Rares sont les zones de quiétude dans un monde livré à la frénésie de l’extraction. Et la monoculture imposée aux champs sévit également dans les forêts : plus d’un tiers des peuplements ne sont guère plus que des plantations composées d’une ou deux essences seulement… Si nous ne relâchons pas la pression sur les milieux vivants, la préservation du foncier agricole et forestier n’a aucun sens. Car ce sont nos possibilités de subsistance elles-mêmes qui risquent de s’effondrer peu à peu avec la disparition de la vie sauvage.
Ces chiffres ne sont pas là pour nous accabler : ils sont une provocation à l’action. Devant cette industrialisation et simplification brutale des territoires, du tissu urbain et des milieux de vie, et face à ces départs massifs en retraite des agriculteur-rices, un puissant mouvement social de reprises de terres est appelé à renaître. Cette catastrophe foncière est en réalité une opportunité historique.
La question foncière n’a jamais cessé d’être au cœur des luttes du passé. Car aucune emprise politique, étatique, économique, ne s’exerce sans opérer d’abord une prise de terres. C’est notamment l’histoire du colonialisme des États modernes et de l’expansion territoriale du capitalisme européen à partir de 1492. C’est l’expropriation des communaux par la propriété foncière privée et étatique, pour l’élevage, les plantations ou les réserves de chasse. Et à partir des années 1950-1960 en France, c’est le conditionnement de l’accès à la terre à la « bonne manière » de l’exploiter, le processus de remembrement et d’adaptation forcée des milieux de vie à la mécanisation (750 000 kilomètres de haies arrachées), la gestion industrielle des vivants, disciplinés, chassés ou intoxiqués par la chimie. C’est la fuite de la population vers les villes avec dans son sillage la déprise agricole et rurale de masse.
Début d’un article de Reprise de terres dans un hors-série de Socialter (hiver 2023-2024).