Pourquoi vous devriez vous informer autrement ? La réponse dans cette vidéo.
Éviter d’essentialiser le peuple
La notion de « peuple » est chez vous cruciale. Vous dites qu’une partie de ces peuples aspire à la liberté, au bonheur, à l’autonomie. Ce que vous dites moins, c’est qu’ils sont également empêtrés dans l’idéologie de l’abondance industrielle, des identités narcissiques, des addictions technologiques diverses, de la recherche de puissance tous azimuts. À quoi ressemblent les « peuples » dont vous parlez ?
L’ambivalence est au cœur du concept de « peuple ». Si, pour nous, les révoltes populaires revêtent une grande importance, c’est parce qu’elles sont des occasions de clarifier cette ambiguïté. Car, dans les meilleurs des cas, nous pouvons contribuer à faire pencher les aspirations populaires du côté de la dignité, de la justice, de l’égalité, du bon sens.
Pendant les Gilets jaunes en France, nous avons vu que finalement les personnes qui occupaient les ronds-points ou manifestaient à Paris les samedis ont été moins préoccupées par la migration que par la fin du mois. Si les forces révolutionnaires déjà organisées ne s’étaient pas engagées dans le soulèvement, l’extrême droite l’aurait certainement fait d’autant plus, contribuant à renforcer les courants xénophobes, qui sont demeurés minoritaires dans le mouvement.
On nous pose régulièrement la question de la dangerosité potentielle de se revendiquer d’un peuple (populisme, démagogie) qui se trouve par ailleurs composé de gens d’extrême droite. En vérité, si nous ne voulons pas seulement faire les choses entre nous et nos amis, si l’on veut que l’état des sociétés change, nous sommes obligés de faire avec des personnes et des éléments qui parfois ne nous ressemblent et ne nous plaisent pas. Cela veut-il dire que nous allons mettre la main à la pâte avec tout le monde ? Évidemment non. Mais ce n’est pas parce qu’il y avait quelques royalistes parmi les Gilets jaunes qu’il fallait rejeter en bloc ce mouvement, qui était divers, massif et porteur d’un potentiel révolutionnaire.
Je rappelle que depuis l’insurrection en Tunisie de 2011, qui a été le déclencheur des « printemps arabes », les populations issues de différents endroits du monde se sont revendiquées du « peuple ». C’est aussi le résultat d’une quasi-disparition du mouvement ouvrier. Peu de personnes se réclament encore du « communisme » : il y a des raisons à cela. Pour notre part, nous nous privons de ranimer toute une grammaire du prolétariat qui a fait son temps et préférons utiliser ce qui nous semble être aujourd’hui un signifiant politique en mesure de rassembler les gens dans le sens d’une réorganisation politique émancipatrice.
Aujourd’hui, nous héritons d’une situation de morcellement social immense. Nous pensons que ces fragments doivent se rencontrer, se parler, se reconnaître : entre « Blancs » et « indigènes », entre queers et hétéros, entre campagnards et citadins ! Le mot de « peuple » peut dans ces cas-là permettre de créer des affects communs dans un monde où tout est fait pour que l’on ne se rencontre plus. En même temps, loin de nous l’idée, à l’instar d’un Jean-Luc Mélenchon, d’ériger le peuple en sujet révolutionnaire. Nous voulons éviter d’essentialiser « un peuple » dont les caractéristiques, fantasmées, seraient bonnes car établies depuis des siècles.
Entretien de Rindala, qui a participé à l’écriture de Révolutions de notre temps, dans le journal Le chiffon de décembre 2025.